WATER THINK TANK
Gouvernance de l'eau à l'échelle des métropoles méditerranées


Cahier 1
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Ils ont également dit sur le sujet en 2016 :

Interview1
Ozge Balkiz

La protection de la biodiversité s’est renforcée depuis quelques années en Turquie face aux fortes contraintes engendrées par le développement. Désormais, c’est la notion de services écosystémiques qui est privilégiée. Cette approche, positive et prometteuse, permet de réunir les acteurs autour de projets concertés. La fondation turque DKM est partisane de cette démarche et a déjà mené plusieurs projets de mise en valeur des services écosystémiques dans des régions agricoles et des milieux forestiers.

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Interview2
Najet Aroua

La gestion de l’eau, ressource par nature transversale, nécessite une approche globale et décloisonnée qui fait souvent défaut à l’aménagement urbain et à la planification tels qu’ils existent aujourd’hui en Méditerranée. L’urbanisation inconsidérée nuit non seulement aux zones naturelles, même éloignées, mais représente également un danger pour l’homme et sa santé. Réinventer la ville méditerranéenne pour qu’elle respecte le cycle naturel de l’eau, ou le perturbe le moins possible, est impératif. Ce projet passe avant tout par l’éducation, la sensibilisation et la coopération de toutes les parties prenantes.

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Interview Dr Özge BALKIZ

Coordinatrice Programme de protection des espèces, DKM (Nature Conservation Center), Turquie

Water Think Tank : Comment évolue la protection des espèces et de la biodiversité en Turquie ?

Dr Özge BALKIZ : La situation a beaucoup évolué en Turquie. Le développement économique s’est considérablement accéléré depuis 10 à 20 ans, générant une pression accrue sur les ressources en eau. La gestion des zones protégées a été parfois reléguée à une position secondaire face aux immenses besoins du développement (matières premières, consommation foncière, ouvrages et infrastructures). Auparavant, toute activité humaine était restreinte dans les sites fragiles mais désormais l’extraction de minéraux, la construction de barrages et de centrales hydroélectriques y sont de plus en plus pratiquées et nécessitent de trouver des compromis entre la pression exercée par le développement et la traditionnelle posture rigide de conservation de la biodiversité.
La protection telle que nous l’envisagions à l’époque n’est plus une option aujourd’hui. En effet, les problèmes sont devenus trop importants pour proposer des solutions radicales et conservatrices. De plus, la Turquie est un pays très peuplé, y compris dans les zones rurales. Il est inconcevable de prendre des mesures de protection de l’environnement qui iraient à l’encontre des besoins ou aspirations des populations locales.
Les organisations de défense de la biodiversité ont donc adopté une nouvelle approche : elles mettent en valeur les services écosystémiques rendus par ces sites. Par exemple, DKM a mené un projet dans cette optique en Anatolie centrale, une région steppique où les précipitations sont particulièrement faibles. Intitulé « Agriculture of the Future », le projet s’est déroulé entre 2013 et 2016 et a bénéficié de l’aide du programme de financement européen LIFE +. Dans cette région, nous avons analysé les services d’approvisionnement des zones humides, notamment en eau potable, mais aussi d’autres services de régulation qui contribuent de multiples manières à la pérennisation de l’agriculture locale (régularisation du microclimat, lutte contre l’érosion des sols, écrêtement des crues, etc.).

W.T.T. : Quels sont les premiers résultats de cette nouvelle approche centrée sur les services écosystémiques ?

Dr O. B : C’est un message moins clivant, que les différents acteurs sont plus disposés à écouter. Ils comprennent bien que certains services écosystémiques rendus sont précieux. Cette approche est particulièrement efficace dans les zones non protégées qui subissent, pour certaines, des dégradations environnementales très importantes. Le seul moyen de les éviter est une démarche constructive et participative autour des services écosystémiques, garantissant l’implication de la population en tant qu’usagers.
Nous travaillons fréquemment en coopération avec le Ministère de l’Agriculture, la Direction Générale des Forêts, et la Direction Générale des parcs nationaux et de la protection de la nature. Tous très réceptifs au concept de services écosystémiques. Près de 97% de la forêt turque est détenue par l’Etat et celle-ci joue un très grand rôle dans la protection contre les inondations. La concertation permet de mettre en œuvre des mesures pour que les arbres situés à proximité des rivières ou des réserves d’eau douce ne soient pas abattus.
Les populations locales se montrent sensibles aux avantages procurés par la biodiversité et l’environnement. Dans le cadre de « Agriculture for the Future », nous avons remarqué que les agriculteurs plantaient déjà des rangées d’arbres brise-vent au bord de leurs champs pour les protéger de l’érosion. Tant que leur production agricole et leurs revenus ne sont pas impactés, ils sont très ouverts à l’instauration de mesures pour protéger leur patrimoine écologique et pour profiter des services qu’il peut rendre.
Malgré ces approches innovantes, la pression exercée sur la biodiversité reste très importante en Turquie. Certaines espèces de plantes endémiques, très spécifiques aux plaines d’Anatolie, sont menacées par exemple. L’Anatolie centrale abrite l’un des plus grands sites de reproduction de flamands roses de toute la Méditerranée. Jusqu’à 20 000 poussins naissent chaque année dans cette colonie, et ce site stratégique pour les flamands roses est en danger.
Avec ce nouveau type d’approche de mise en valeur des services écosystémiques, les débats et les négociations sont permanents entre les différentes parties prenantes pour savoir où placer le curseur et trouver un compromis juste et acceptable par tous.

W.T.T. : Est-ce qu’il existe des mesures d’incitation pour encourager à protéger les ressources en eau et la biodiversité en Turquie ?

Dr O.B. : Les dispositifs incitatifs ne sont pas très courants en Turquie. Et quand ils existent, ils sont surtout concentrés sur l’économie des ressources en eau et ne concernent pas la biodiversité en tant que telle. Par exemple, les agriculteurs sont incités à mettre en place des systèmes d’irrigation au goutte-à-goutte.
Des lors que les populations locales sont informées des services rendus par l’environnement, nous voulons aller plus loin. Actuellement, nous cherchons à élargir l’approche des systèmes écosystémiques.
Dans un projet que nous menons sur un milieu forestier, nous avons élaboré une évaluation économique des services rendus par la forêt, en comparaison des coûts liés à leur éventuelle disparition. Par exemple, la capacité de la forêt à stocker du carbone devrait être davantage reconnue et prise en compte. D’autant plus que cet avantage ne se limite pas à l’échelle locale mais se répercute à l’échelle nationale, voire mondiale dans une logique d’atténuation du réchauffement climatique.



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Interview Dr Najet Aroua

Architecte-Urbaniste. Urbanisme & Environnement, Ecole Polytechnique d’Architecture et d’Urbanisme d’Alger (EPAU), Algérie

Water Think Thank : Pourriez-vous nous présenter votre parcours et vos travaux de recherche actuels?

Najet AROUA : Davantage que les études d’architecture et une année de spécialisation en architecture bioclimatique, c’est l’histoire urbaine de l‘eau à Alger qui a inspiré mon parcours. J’y ai trouvé quelques explications aux questions qui taraudent les urbanistes aujourd’hui. L’occasion d’en faire usage s’est offerte l’été 1987. Je venais d’obtenir mon diplôme d’architecte et avais tout à apprendre. A la suite d’un échange avec mon père, Professeur en médecine sociale, mes investigations se sont définitivement orientées vers la question complexe de l’eau en milieu urbain. Je lui ai consacré depuis de nombreux travaux de recherche en lien avec la planification et l’aménagement urbain, la santé et l’hygiène publique, la gouvernance, la jurisprudence, le patrimoine, etc., à différentes époques historiques.
Tout est lié à l’eau et l’eau relie tout, les milieux, les sociétés, les pratiques, les disciplines, etc. Or cette relation d’interdépendance peine à s’extraire du domaine théorique et à transcender la ramification infinie de la science. J’ai participé au projet de recherche développé à l’IMéRA-Marseille courant 2015 dont l’objectif était d’explorer cette question à travers l’organisation d’une réflexion collective et d’échanges avec des praticiens, des représentants de la société civile et des collectivités locales. Le Plan climat-énergie territorial de la ville de Marseille et le projet Euromed II ont illustré le propos. Les résultats ont confirmé la nécessité de construire un nouveau type de savoir transdisciplinaire au service de la ville durable. Ce à quoi je travaille en ce moment.

W.T.T. : Quels sont les impacts de l’urbanisation sur les zones humides et les espaces fluviaux en Algérie ?

N. A : Les zones humides et les espaces fluviaux interagissent avec tout ce qui affecte le cycle de l’eau pendant sa phase continentale. En l’occurrence, les établissements urbains perturbent, voire interrompent, les processus hydrodynamiques par le mode d’occupation du sol et d’exploitation des ressources naturelles qu’ils adoptent. Le lac Fetzara (Ramsar, 2003) est un exemple parmi d’autres dont l’équilibre écologique est menacé ou dégradé des suites d’une urbanisation technocratique. L’impact d’un projet de pôle urbain à Annaba à proximité de ce lac a fait l’objet d’une recherche développée. Les résultats de cette recherche ont montré le pouvoir impactant de la structure viaire sur le parcours des eaux de ruissellement et de lessivage. Même situées loin des villes, les zones humides sont menacées par la pollution due aux rejets urbains. D’où la nécessité de considérer le territoire à aménager comme écosystème et comme unité physiographique à la fois. La mission est d’évidence plus complexe lorsqu’il s’agit d’une ville existante.

W.T.T. : Les milieux naturels sont donc fragilisés par la pression anthropique. Quels sont les risques qui pèsent sur la ressource en eau dans les villes algériennes et méditerranéennes ?

N. A : Le contexte socio-économique et politique actuel autour de la Méditerranée (croissance de la population, conflits, migrations) augure l’intensification des risques liés à l’eau car en plus d’être exposées les villes sont fragiles et par conséquent vulnérables. Si le manque d’eau et les inondations sont récurrents, la pollution constitue aujourd’hui un phénomène plus pernicieux car potentiellement fatal. Dans ce cas, l’eau qui est une ressource peut se transformer en risque, alimenté à la fois par sa source (l’environnement naturel) et sa cible (l’environnement anthropique). Les conséquences sont nombreuses sur l’un et l’autre en termes d’assèchement des cours d’eau et rabattement des nappes, de destruction des zones humides et perte de biodiversité, d’érosion et glissement de terrain, d’insalubrité publique et maladies à transmission hydrique, restriction de la dotation en eau et ralentissement ou interruption des activités agricoles et de production, de conflits internes, etc.

W.T.T. : Et l’impact du changement climatique ?

N.A : Selon les scénarios développés par le GIEC, la sous-région méditerranéenne serait l'une des plus sensibles aux manifestations du réchauffement climatique. A terme, le régime des pluies modifié augmenterait le niveau d'exposition aux aléas hydrométéorologiques extrêmes (sécheresse, crues). En ce qu’ils investissent le sol et le sous-sol des établissements humains, ils peuvent devenir critiques pour la sécurité, la santé et le confort des populations qui les occupent alors que l’environnement naturel s’en accommode parfaitement.

W.T.T. : Pourriez-vous nous expliquer les notions de « cycle urbain intégré de l’eau » et « d’éco-urbanisme » ?

N.A.: La gestion intégrée des ressources en eau est dérivée de la stratégie de développement durable et a pour objectif l’approvisionnement, l’assainissement et la protection contre les risques liés à l’eau. Ces opérations sont systématisées et constituent le cycle urbain intégré de l’eau qui doit regagner le cycle global de l’eau (du moins en partie) et le perturber le moins possible sur les plans qualitatif et quantitatif.
L’éco-urbanisme ou urbanisme écologique est l’urbanisme basé sur le principe de « tout est lié ». Par conséquent, une discipline transverse qui doit puiser de tous les types de savoirs académiques, populaires et du retour d’expérience récente et passée. C’est une approche aussi riche que complexe, encore difficile à mettre en œuvre dans les projets urbains, faute d’un environnement politique, économique et culturel favorable. La question est « comment intégrer la dimension environnementale dans les projets urbains ? » et « avec qui ? ». Si les solutions potentielles sont nombreuses, elles doivent être participatives et contextualisées pour construire des villes singulières et solidaires. Aussitôt que la formation et la recherche auront exhumé le but social qui les porte et les justifie, la pratique saura comment réconcilier la ville avec le milieu naturel qu’elle investit.

W.T.T. : Quelle est la place accordée à la gestion durable de l’eau dans la planification et l’aménagement urbain en Algérie et en Méditerranée ? Quels sont les freins à son développement ?

N.A.: En Algérie et dans certains pays de la Méditerranée, l’eau est gérée à l’échelle du bassin versant. C’est un pas vers la durabilité. Mais un pas solitaire et par conséquent insuffisant tant que la planification et l’aménagement urbain continueront à s’enfermer dans les frontières administratives au lieu d’élargir leur champ à la biorégion. Pour l’heure, le dialogue intersectoriel et intercommunal, bien qu’institutionnalisé, manque de volonté ou de conviction de la part de l’Etat, de la société civile et des praticiens de l’urbanisme.
Jusqu’au début du XIXè siècle, la majorité des villes d’Algérie répondaient presque pleinement au principe d’éco-urbanisme. Puis l’ère industrielle a introduit ses implantations sans égard pour l’équilibre substantiel Homme-Nature-Culture. Le phénomène se poursuit aujourd’hui encore malgré l’annonce ou la réalisation de quelques projets expérimentaux de quartiers durables initiés par exemple à Alger par l’Etat, à Beni Izguen (Ghardaïa) par une association ou à Tizi-Ouzou par un promoteur privé. En Algérie, et ailleurs, pour être durables, ces projets doivent être réfléchis en relation avec le reste de la ville et l’environnement naturel qui les accueille.
Les villes méditerranéennes, soumises à de fortes pressions sociales, économiques et politiques, n’arrivent pas à se libérer de l’urgence et du solutionnisme technologique. Bien que l’enjeu de l’eau soit au centre de leurs préoccupations, les stratégies de planification et les plans de gestion sont encore prisonniers de la démarche sectorielle et des solutions structurelles dont les impacts à terme peuvent être désastreux sur l’environnement naturel et la santé humaine. Les textes de loi seuls ne suffisent pas à réduire ces risques. Il faut par conséquent corriger les attitudes des législateurs, des ingénieurs, des gestionnaires et des consommateurs en prenant comme point de départ les besoins fondamentaux de la population et les exigences de l’environnement naturel. Si certaines solutions du passé sont périmées face à la complexité des enjeux actuels, celles que l’on applique aujourd’hui sont souvent responsables de l’intensification du risque et donc la fragilité accrue des enjeux.

W.T.T. : Si les solutions technologiques ne sont pas un remède miracle aux problèmes de l’eau en Méditerranée, quels sont les autres leviers ?

N.A.: L’éducation et la sensibilisation ont un rôle clé car elles consolident la prévention et soutiennent l’action en s’adressant à l’ensemble des acteurs sociaux, économiques et politiques. Il faut réapprendre la notion d’équilibre et la mettre en pratique sur la base de liens complices et déférents avec la nature. C’est de cela que l’humanité et la planète ont le plus besoin aujourd’hui. Par le passé, le respect de la nature fondait les cultures et les civilisations. Aujourd’hui, il tente laborieusement de réintégrer les programmes d’éducation et de formation supérieure. Il y a une réforme à engager dans ces domaines afin de réinstaurer les cultures respectueuses de la vie sous toutes ses formes.
L’eau est le domaine de coopération par excellence entre les pays de la Méditerranée pour garantir les droits fondamentaux à cette ressource vitale et assurer sa protection. A titre d’exemple, cette coopération peut prendre la forme de projets conjoints de lutte contre la pollution et le gaspillage ou de formation supérieure et de recherche sur l’urbanisme favorable au cycle de l’eau. Les eaux transfrontalières posent également problème, autant que les rejets d’eaux usées de part et d’autre de la Méditerranée. Il y a aussi difficulté à établir le bilan hydrique quand les eaux de pluie ruissellent ou s’infiltrent loin du lieu d’occurrence au mépris des frontières. De même l’exploitation des eaux fossiles, le dessalement de l’eau de mer, le recyclage des eaux usées. Ces enjeux soulèvent des questions d’ordre technique et éthique, de justice environnementale et sociale. Des compromis peuvent être atteints à condition que le but social prévale.






Interview3
Dr Wajdi Najem

Le Liban, malgré sa réputation de « château d’eau du Moyen-Orient », est confronté à de sérieux problèmes de ressources en eau. A court terme, les risques portent sur la pollution des nappes phréatiques menaçant l’alimentation en eau potable des grandes villes du littoral. A plus long terme, le changement climatique pourrait modifier le cycle de l’eau et priver l’agriculture libanaise de cette ressource indispensable en été si des mesures de mitigation ne sont pas mises en place.

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Interview4
Aly El-Bahrawy

Les zones humides remplissent de nombreuses fonctions vitales pour l’homme et l’environnement mais certaines d’entre elles sont de plus en plus menacées par une pression anthropique intensifiée. Il est urgent de mieux étudier ces régions vulnérables et d’impliquer davantage les femmes, actrices incontournables de l’eau, pour continuer à bénéficier des services écosystémiques qu’elles rendent.

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Interview Dr Wajdi NAJEM

Directeur du Centre régional de l’eau et de l’environnement (Creen), Université Saint-Joseph, Beyrouth, Liban

Water Think Thank : Pourriez-vous nous présenter le Creen et vos projets de recherche ?

Wajdi NAJEM : L’Université Saint-Joseph de Beyrouth est une université très importante et très ancienne au Liban. Créée en 1875 et comportant une faculté d’ingénierie depuis 1913, elle a formé la plupart des ingénieurs libanais du secteur de l’eau et de l’environnement. Ce sont ces ingénieurs qui ont mis en place les infrastructures hydrauliques actuelles.
Initié en 1995, le Centre régional de l’eau et de l’environnement (Creen) est un groupe de recherche, au sein de l’Université Saint-Joseph, composé d’environ 10 chercheurs (thésards et postdoctorants). Le centre s’appuie également sur l’aide de l’ensemble des élèves du master eau et environnement. Il travaille régulièrement en coopération avec la France, par exemple avec le BRGM .
Un exemple de projets phares que nous avons mené est celui de l’évaluation du potentiel d’exploitation des sources karstiques sous-marines de Méditerranée, dans le cadre du projet européen MEDITATE. Ces sources sous-marines résultent d’un processus complexe de karstification, correspondant à la dissolution de la roche calcaire par des eaux chargées en gaz carbonique. Les karsts des régions méditerranéennes ont été pour l'essentiel mis en place à la faveur de la crise messinienne de salinité. Il y a 6 millions d'années, la quasi-fermeture du détroit de Gibraltar sous la poussée de la plaque tectonique africaine a conduit à l'assèchement de la Méditerranée. C'est ce qu’on appelle la crise messinienne pendant laquelle le niveau de la Méditerranée a baissé de 1 500 m. L'évaporation des eaux a provoqué le dépôt de couches de sel épaisses, surmontées d'une grande quantité de sédiments. L’ouverture brutale du détroit de Gibraltar a marqué la fin de cette crise. Au Liban, on estime que le terrain karstique couvre environ 70% du territoire.
Nos travaux ont porté sur les sources de la Chekka, sur la côte septentrionale du Liban, considérée longtemps comme l’une des plus importantes sources sous-marines connues. Son débit moyen était estimé à 6m3/s. Or, nos recherches ont montré que non seulement les débits avaient été largement surestimés mais que la qualité de l’eau n’était pas garantie en raison de fortes salinités liées à des intrusions marines par des conduits karstiques. Nous avons donc conclu que le potentiel d’exploitation de ces sources sous-marines était très limité. Ces travaux nous ont cependant révélé un autre problème majeur : la forte pollution des nappes phréatiques du littoral dus aux forages et pompages excessifs.

W.T.T. : Quel est ce risque de pollution des nappes phréatiques dont vous parlez ?

W. N : Les nappes phréatiques du littoral sont alimentées par les eaux infiltrées issues des montagnes. Quand des forages sont réalisés le long de la côte, le niveau des nappes baisse et cela facilite l’intrusion de l’eau de mer dans les canaux. Le trop grand nombre de forages qui sont réalisés sur le littoral libanais amplifie donc le risque de salinisation de l’eau et de pollution des nappes. L’accroissement de la demande en eau, en particulier dans les grandes villes, est à l’origine de l’augmentation rapide du nombre de forages sur la côte. Ce phénomène a atteint son paroxysme pendant la guerre entre 1975 et 1990. En effet, pendant cette période, l’arrivée massive de populations fuyant les conflits a généré d’importants nouveaux besoins en eau potable. En l’absence de contrôles dans cette situation de crise, de nombreux forages illégaux ont été réalisés pour satisfaire cette demande. C’est encore aujourd’hui un enjeu majeur pour les grandes villes du littoral, Beyrouth, Tripoli, Sidon, etc., qui doivent absolument trouver d’autres sources d’approvisionnement en eau pour faire face à l’affluence de nouveaux venus et de réfugiés. Il y aurait environ deux millions de migrants pour quatre millions de Libanais dans le pays, ce qui engendre une très forte pression démographique sur les ressources en eau. Plusieurs projets sont en cours de réalisation pour assurer l’alimentation en eau de Beyrouth et des alentours autrement que par les nappes phréatiques. C’est le cas du projet Awali, financé en partie par la Banque mondiale et qui constitue l’un des projets d’aménagement hydraulique les plus importants du Liban. Il comprend la construction d’un barrage de 73 m de haut, le barrage de Bisri, d’une centrale hydroélectrique, d’une station d’épuration à Ouardaniyeh et de conduites souterraines pour acheminer l’eau d’Awali jusqu’à Beyrouth. Par ailleurs, de grands travaux de rénovations des réseaux de distribution ont été mis en œuvre pour diminuer les pertes et éviter le gaspillage.

W.T.T. : Quels liens vos recherches permettent d’établir entre changement climatique et ressources en eau au Liban ?

W. N : Au Liban, le changement climatique pourrait avoir de fortes conséquences au niveau des bassins versants. Au sein du Creen, nous avons effectué de nombreux travaux sur le bassin du Nahr Ibrahim, collecté des données et bâti un modèle qui fonctionne très bien. Ce modèle est construit à partir de plusieurs modèles imbriqués dont le modèle MEDOR, adapté au climat méditerranéen. Pour simplifier, ce modèle combine un modèle traitant de l’accumulation et de la fonte des neiges avec un modèle de transfert pluie/ débit pour le reste du bassin non affecté par le couvert neigeux. Nos résultats sont clairs. En ce qui concerne la pluviométrie, nous n’avons pas obtenu de résultats conclusifs démontrant une évolution manifeste en lien avec le changement climatique. La pluie est un phénomène naturel qui connaît des variations très aléatoires. Il est donc très complexe d’établir une connexion entre ces fluctuations et le réchauffement climatique. En revanche, en matière de température, nos recherches ont montré qu’il y avait une hausse indéniable au Liban depuis 1975. Nous avons même observé des augmentations de température de près de 2 ou 3 degrés en été, ce qui dépasse les prévisions du GIEC. Concrètement, cette hausse de température est préoccupante car elle va modifier le calendrier du cycle de l’eau. Au Liban, 20% des précipitations sont sous forme de neige, ce qui représente une source très importante d’eau. De plus, l’eau disponible en été provient en partie des précipitations de neige qui surviennent deux à trois mois plus tard que la pluie. Or, l’évaporation et la diminution du stock neigeux va engendrer davantage de ruissellement et moins de neige. Cela va donc provoquer un décalage d’environ un mois et demi des précipitations globales. Alors que les précipitations étaient concentrées au mois de mai, elles formeront désormais un pic au mois de mars. En conséquence, cette eau, auparavant disponible en été, ne sera plus accessible pour l’agriculture très consommatrice en cette saison. Rappelons que l’agriculture représente 75% de la consommation d’eau au Liban. Il est donc impératif que le Liban mette en œuvre des mesures de mitigation et d’adaptation au changement climatique :



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Interview Dr Aly El-Bahrawy

Professeur à l’Université Ain Shams, Le Caire – Département Eau et Irrigation, EGYPTE.

Water Think Thank : Comment collecter efficacement des données sur les zones humides et quels sont les objectifs de ces mesures et de ces évaluations ?

Aly EL-BAHRAWY : Aujourd’hui, certaines zones humides, sont extrêmement fragilisées par l’urbanisation et l’activité humaine. La recherche sur les zones humides permet de comprendre le rôle qu’elles jouent dans l’écosystème général et de mettre en exergue les services qu’elles rendent aux hommes. Pour pouvoir mettre en place une gestion durable des zones humides, il faut s’appuyer sur des informations fiables qui démontrent non seulement leur valeur environnementale mais aussi leur contribution économique. En effet, de nombreux Egyptiens vivent de la pêche et de l’agriculture autour du lac. Montrer la valeur réelle des zones humides permet d’orienter les pouvoirs publics vers une gouvernance plus durable. D’autant plus que l’investissement public pour la protection de ces zones vulnérables est toujours en concurrence avec d’autres projets.
Dans le cadre du projet Nile-Eco-VWU et du réseau NBCBN , nous avons travaillé sur le lac Burullus, en Egypte, près de la Méditerranée. Nous avons cherché à mesurer l’évolution de la quantité et la qualité de l’eau du lac et à en évaluer les conséquences sur le potentiel économique de la zone. Pour cela, nous avons construit une méthode mêlant les atouts de la technologie et des enquêtes de terrain afin de collecter des données à différentes échelles. A partir d’images satellite Landsat 8 et grâce à des indices et des ratios , nous avons pu extraire des cartes représentant la surface en eau de la lagune à différentes dates. En parallèle, nous avons conduit des entretiens et recueilli les témoignages de la population locale. Ces travaux et cette méthodologie sont en libre accès et pourront être appliqués à d’autres zones humides. Ils ont abouti à de nombreuses recommandations afin de préserver l’environnement et les bénéfices qu’il apporte.

W.T.T. : Quelles nouvelles compétences exigent ces recherches et qui s’y intéresse ?

A.E-B : La formation est cruciale pour renforcer l’observation et la protection des zones humides. Il est nécessaire de développer des compétences, d’attirer des étudiants, de recruter des chercheurs et des professionnels. La construction de réseaux entre universités, centres de recherche et autres initiatives à l’échelle internationale est primordiale. Le NBCBN cherche à répondre à ce besoin. Son ambition est de mutualiser les efforts de recherche et de formation dans quatre lieux où les ressources en eau sont menacées : au Soudan, en Egypte, en Ouganda et à la frontière entre le Kenya et la Tanzanie. Si les zones d’étude ciblées par le NBCBN sont en Afrique, les professeurs qui enseignent au sein de ce programme viennent du monde entier : Pays-Bas, Hongrie, Chine, etc. Il est intéressant de constater que les femmes occupent une place prépondérante dans ces travaux de recherche.

W.T.T. : Justement, l’approche genre est souvent décrite comme un facteur de réussite des projets d’accès à l’eau et à l’assainissement. Est-elle suffisamment prise en compte ?

A.E-B : Les femmes jouent un rôle déterminant dans la gestion de l’eau en Afrique. En effet, traditionnellement, elles sont souvent responsables de l’approvisionnement en eau de leur foyer et ce depuis le plus jeune âge. La maîtrise des ressources en eau et l’émancipation des femmes sont deux dynamiques interconnectées. D’une part, l’amélioration de l’approvisionnement et de l’assainissement de l’eau conduirait à libérer les femmes de cette tâche qui les empêche parfois d’accéder à l’éducation ou à un travail reconnu et valorisé. D’autre part, les femmes pourraient devenir de vraies actrices du changement en faveur d’une gestion plus durable de l’eau.
Or, dans les zones où la pression sur les ressources en eau est forte, souvent les inégalités entre hommes et femmes persistent. Pourtant, la participation active des femmes est indispensable à la mise en place de mesures efficaces pour protéger l’environnement et les ressources en eau.